Tu aurais dû continué ainsi, à vaciller entre le blanc et le noir, pour mieux me faire tourner la tête. Tu sais, faire valser comme le chantait Brel avec un air habité et une voix caverneuse, pour m'éviter les heures à vouloir écrire, décrire, hurler, cracher, vomir toute la violence que j'aurais mis à t'aimer. Y a définitivement pas de justice dans ces jeux-là. Aujourd'hui je suis obligée de me mettre de côté et de faire sembler de ne plus entendre. Parce que j'ai trop peur d'écouter. J'ai peur de voir aussi. Peut-être même un peu peur de croire. Tu sais à force de se retrouver seule pour écouter des chansons qu'on aurait aimé deviner, on finit par vouloir s'enterrer. Ca semble tellement plus facile que de jouer à te chercher, à te retrouver. Tu sais, te garder est tout sauf une tâche aisée. J'ai essayé. Je te jure j'ai essayé. J'y ai mis tout mon coeur, toute mon âme, tout mon forfait téléphonique. J'aurais peut-être dû aller aux conférences des gens blessés qui vous préviennent, tu sais, ceux qui te mettent en garde, qui préfèrent te tempérer. C'est pas tellement mon genre quand je parle d'amour d'y mêler la raison. Pour tout le reste si tu veux, je peux être d'une logique improbable. Je peux te faire des cupcakes à la rose grâce à toutes mes formules de chimie, ou nettoyer ta voiture en y mettant mes forces de mécaniques et de parasitologie mais rien ne m'empêchera d'ajouter des coeurs en sucre pour la déco de mes gâteaux ou du parfum dans le détergent pour auto. Parce que je suis comme ça. Je suis comme ça, il n'y a rien à faire. Je suis comme ça toute entière. Je suis comme ces filles qui se perdent à force de trop se donner, celles qui rentrent d'un rencard épuisées d'avoir bu trop de paroles enchanteresses, d'avoir fait tellement attention à garder le cap pour ne pas vous tomber dans les bras. Je ne suis pas une grande fille. Tu le sais mieux que moi. Ca semblait même t'intriguer, toute cette volonté, cette détermination dans ce tout petit bout de femme. Tu trouvais ça attirant, "intriguant" tu disais. Et j'y ai cru. C'est la candeur, ça vous dévaste. Je ne saurais vraiment dire si tu le pensais ou pas. Il semble du moins que ça te soit vite passé. Pour en être là aujourd'hui, c'est que l'échiquier était bancal. Et dire que toutes les autres voyaient ça venir à des kilomètres. " Ce mec-là, c'est écrit sur son visage. Trop sûr de lui, trop souriant, zéro enjeu, zéro prise de tête." Et moi j'y voyais que du feu. Elles ont toutes dit " Tous pareils, à cet âge-là, avec cette foutue indépendance à trois sous". Tout ça c'est que des conneries, des trucs qu'on lit dans GQ pour être le gentleman de l'année. Parce que tu sais, on n'est pas obligé de perdre son indépendance pour mettre un coup d'un soir. Et pour l'amour, et bien ... Pour l'amour il ne faut pas de condition. Bizarrement, j'ai comme la sensation que ce n'est rien de tout ça dont tu as envie, même pas de pure baise, c'est dire ... C'est de te cacher, de préserver tranquillement tes petites blessures pas cicatrisées, celles qui te donnent une mesure incompréhensible dans tout ce que tu fais alors que tu aurais la force, j'en suis sûre, de déplacer bon nombre de montagnes. C'est mon arrogance habituelle, tu sais, celle je dégage au premier abord, celle que vous trouvez tous " troublante", toi y compris, qui me pousse à chercher ce qui cloche chez toi. " Monsieur Zéro Défaut" tu étais, "Monsieur Zéro Défaut" tu resteras, quoi que c'en coûte. J'ai bien pensé à l'impuissance, au complexe du petit sexe, tu sais, comme l'expliquerait quelqu'un qui s'est contenté de balayer Freud. C'est une question en suspens. J'aime à croire qu'il y a plus grave que ça, parce que soit dit en passant, même avec un petit sexe, j'arriverais à t'aimer, j'en fais le sermon - qu'un quelconque traumatisme à laissé sa trace. Malgré tout, je ne mène même pas d'enquête. Parce que ce n'est pas l'heure des énigmes, c'est l'heure des réactions métaboliques et des calculs calorifiques. J'aime bien imaginer que tu pourrais être le héros d'un drame, qu'on pourrait peut-être même en faire un livre, ça me rassure, ça me conforte dans l'idée qu'au XXI° siècle, on peut toujours écrire et inventer des histoires. Faut bien le dire, je rêverais d'être une héroïne de Pankol ou de Meyer. J'ai des faiblesses, je suis candide quand on parle d'amour. C'est pas vraiment de ta faute si je veux pas laisser tomber, au fond, t'as rien demandé. Quoi que si, quand même. C'est toi qui est venu me chercher, à coup de mots trop adéquats et d'assurance. Le hasard a fait le reste. Ou le Destin comme d'autres l'appellent. Je m'en fou pour tout te dire. Je sais juste que tu étais là au moment où il le fallait et que quoi que ça m'en coûte, je crois aux signes alors ... Tu m'as emportée avec toi alors que j'avais rien demandé, que j'étais bien tranquillement sur mon fauteuil doré où un autre prenait plaisir à m'aduler silencieusement de l'autre côté de l'amphithéâtre; j'y était bien sur ce coussin de velours rosé. Et je dois bien l'admettre, je me suis laissée prendre. Plutôt que de te laisser faire, j'ai voulu jouer les reines et prendre les choses en mains, c'est sans doute ça l'erreur. M'être trop donnée. J'ai mis trop de ma personne à m'angoisser à côté de toi, sur ce siège rouge où je n'ai cessé de gesticuler pour noyer ma frayeur. Comme un mâle normalement constitué, comme un mâle de magazine, comme un mâle de téléfilm, tu as pris du recul devant cet engouement, jusqu'à ce que la distance soit suffisamment importante pour m'ôter toute la confiance que j'avais acquis en si peu de temps. Cette confiance qui s'impose, qui vient si vite qu'on n'a même pas le temps d'en rêver, celle à coup de petits regards, de projets évoqués, d'ambiances veloutées, de clins d' oeils et de sourires ravageurs qu'on décrirait pendant des heures. J'ai pas voulu tout ça. J'ai pas voulu le lâcher une fois que je l'avais dans les doigts. Je m'y cramponne comme une SDF à son manteau, comme un poivrot à son goulot. J'aime tout de cette histoire, le vrai et tout le reste, j'aime la rapidité et l'attente interminable à côté du téléphone. J'aime l'idée de me donner toute entière, comme je ne l'aurais fait qu'une fois auparavant, pour un étranger, un vagabond sportif et aventureux. J'ai plus de mesure quand il s'agit de ces coups de coeur, j'ai plus la force de m'arrêter d'y croire. Je refuse. Je sais qu'ils préfèreraient tous que je m'arrête. Certains pensent même que c'est déjà fait. Parce que tu sais, à part quand j'écris comme ça,je ne parle presque plus de toi. J'ai trop mal de le faire. C'est l'amertume, ça vous ronge. Alors les autres pensent que je t'ai oublié, pis : que tu n'as jamais vraiment compté. C'est vrai, ce serait tellement bête que tu aies compté, après si peu de temps, après ces ridicules rencards, ces ridicules textos, ces ridicules e-mails... Rien de quoi fonder un rêve. Une poussière pour tant d'attachement. J'aime vraiment m'être attachée à toi pourtant. La souffrance, si elle est nécessaire, je la prends sous mon bras. Ce ne sera pas la première fois. Je suis une habituée de ces choses-là, mais je dois admettre que c'est plutôt rare que ça me prenne avec cette intensité-là. Moi je suis une fille de la lune, des éclairages de nuits, des soupirs dans le noir, pas des petits matins ensoleillées. Je suis comme une bouffée de brouillard, une brume tabagique, un souffle alcoolique. Je suis une enchantée du martellement sur le clavier, des chansons qui déroulent sans qu'on ne s'en rende compte. Je connais les nuits à mordre l'oreiller et à s' étouffer pour pas crier, mais ça faisait un bail que ça m'était pas arrivée. Faut dire que tu m'as fait découvrir quelque chose: l'acidité. Ca c'est sacré ... Avant ça, c'était une vague petite sensation, un petit morceau de citron. Là ça m'a pris d'un coup. Trois fraises avant de te voir puis plus rien pendant trois jours, si ce n'est l'estomac corrosif, un pH adéquat pour acide carboxylique. C'est violent, je t'assure. Alors tu sais, quand on a vu ça, on en a vu beaucoup. Et puis la solitude, c'est ma plus vieille copine, y a pas à s'en faire, je l'ai amadouée à force, je me la suis mise en poche, elle m'aide pas mal du coup, elle me fait écrire, elle me remplit. Quel oxymore... La solitude me remplit. C'est fou la vie. C'est pas pour autant que j'aimerais qu'elle soit la seule à me pénétrer. Navrée si je te brusque, mais je te l'ai déjà dit, même ton éventuel petit sexe n'est pas un obstacle alors ... Qu'on ne se hâte pas trop vite non plus, je ne suis pas une forteresse blindée c'est un fait, mais pas une porte ouverte non plus. Je te ferai miroiter un peu si tu reviens. J'ai pas mis le "s" du conditionnel dans ma dernière phrase parce que je suis incapable d'admettre que ce soit juste une supposition. Je n'arrive pas à me faire l'idée que tu puisse être l'enjeu d'une banale condition. Ca m'écorche rien que d'y penser: une affaire sans suite. Tu sais, tu peux bien être le plus amer possible, un basique indomptable, tu peux être affreusement lointain mais là quand même, ça ne fera que tamponner mon milieu, tu sais, c'est les lois acido-basiques de Brönsted, celles-là même qui m'imposent de me résigner pour l'instant. Et juste pour l'instant. Parce que je reviendrai, j'en suis sûre. J'y perdrai sans doute tout le respect que j'ai pour moi-même, à t'envoyer un message ou t'offrir mes mots au téléphone. Ce sera bafouer tous mes grands discours précédent, m'assoir sur ma saleté de tempérament. Je reviendrai doucement et je ferai comme si tu ne m'avais jamais fait mal. Parce que bien sur que tu m'as fait mal, même sans le vouloir, bien sur que tu me fais mal, aujourd'hui comme hier. Je prendrai la distance qui m'aura manquée le temps d'une soirée, pour redevenir cette équation à trop d'inconnues pour la résoudre d'un coup et sans aide. Je ferai en sorte de t'obliger à reparler de moi, à questionner tes amis encore une fois pour t'apprendre le code de la route, pour te remontrer dans quelle rue tu es autorisé à aller, je crois que des ces mots-là tu t'en souviens, tu me les as soufflés à l'oreille un soir. J'essaierai tant bien que mal de te forcer à prendre sur toi, à camoufler ton nouveau questionnement quant à cette attitude que tu ne devinais même pas chez moi, cette confiance désabusée et distante. J'aurai à nouveau acquis la sérénité des étés ensoleillées et des jambes bronzées, alors crois moi, je serai nettement plus forte. Et il faudra que tu admettes, que même avec tes faiblesses et tes petites plaies qui t'empêchent de te donner, tu en auras envie. Toi et moi savons déjà, que tu ne te donneras pas, mais tu en auras envie et tu le manifesteras certainement juste avant de te retirer, mais sois-en sûr, ce jour-là, celui où tu feras un petit pas en arrière parce que tu auras déjà été trop loin, ce jour-là, j'aurais tout gagné.